Cette photographie montre la vallée de l'Aisne à Rethondes, vallée qui aurait pu être à l'origine du surnom "Duval" attribué à Claude Biju dit Duval (1682-1771) né à proximité.

mercredi 19 septembre 2012

Saint Crépin aux Bois : éléments démographiques du XVIIe siècle

L'étude de la démographie de Saint Crépin aux Bois à la fin du XVIIe siècle, en plein règne de Louis XIV, permet de mieux connaître la vie de nos ancêtres. A St Crépin, un fort brassage est favorisé du fait que le village, en lisière de la forêt de Laigue, est à proximité de Compiègne et de l’axe très passant de l’Aisne, entre Compiègne et Soissons. Cependant, il semble que les familles soient surtout liées à Tracy (Tracy le Mont ou Tracy le Val) et Berneuil, plus même qu’à Rethondes. Très peu de contacts apparaissent avec St Léger aux Bois, pourtant proche. Le village vivait de 6 étangs, aujourd'hui disparus, rencontrés en remontant le vallon du Fourchon, entre Rethondes et le prieuré Ste Croix situé à côté du château d'Offémont, à la naissance du vallon du Fourchon. Le village vivait bien évidemment aussi d'agriculture, et de l'exploitation de la forêt. Il est difficile d'estimer le nombre de feux ou d'habitants, mais le relevé des couples entre 1672 et 1690 permet d'en compter successivement plus de 80, ce qui peut faire estimer la population à plus de 350 hbts si on estime à 2,5 le nombre d'enfants vivant en même temps par foyer. Une autre façon de compter, également triviale à défaut de mieux, est le relevé moyen de naissances annuelles (15) multiplié par l'espérance de vie moyenne (26,75 ans) estimée sur la période : on arrive à 400 hbts, ce qui est proche de notre première estimation. Mais les crises démographiques d'Ancien Régime peuvent de toute façon faire varier rapidement la taille de Saint Crépin aux Bois....
Au XVIe siècle, le village est passé par une période de violences : celles des guerres de religion qui après 1550 ont embrasé la vallée de l’Aisne, les bandes rançonnant les paysans.  Les cycles de représailles entre Compiègne et Soissons ont particulièrement marqué la région comme, par exemple, à Rethondes ou Vic sur Aisne dont le château avait été pris à peine 10 ans après l'apparition du protestantisme par les Huguenots : en 1567 . Pendant ce temps le château d'Attichy et Compiègne, plus proches de St Crépin, restaient sous influence royale. Les troubles de la Ligue après 1590 avaient fait perdurer pillages et désordres jusque vers 1597.
 Le village est marqué bien sûr par l’exécution, en 1676 à Paris, de la marquise de Brinvilliers, femme du seigneur des lieux, Antoine Gobelin seigneur d’Offemont et St Crépin, :elle avait tenté d'empoisonner son père, puis son mari, ou encore ses frères et soeurs, notamment au château d’Offemont situé sur le finage du village.
La famille Gobelin voit ses naissances et décès mentionnées dans le même registre que les villageois de Saint Crépin. Les officiers du château sont souvent témoins pour les évènements des villageois. Ainsi le capitaine du château d'Offemont Léonard Turlin, ou le lieutenant de justice de St Crépin et d'Offémont François Lonot.
En ce qui concerne la population, elle connaît les crises démographiques d’ancien régime classiques, que Pierre Goubert a mises en évidence en étudiant le Beauvaisis voisin, dans sa thèse devenue référence ("100000 Provinciaux au XVIIe s."). L’étude de la démographie de St Crépin, malgré quelques lacunes (il manque plusieurs années entre 1672 et 1694, période étudiée : 1673, 1676, 1678-80, 1682 ; et 1695-1703 manquent également) présente un équilibre entre 1672 et 1694 : 259 naissances, 288 décès, en sachant que la surmortalité de la seule année 1694, en extrême fin de période (voir graphique) justifie cet excédent de mortalité : en arrêtant un an avant notre décompte, les naissances auraient été légèrement excédentaires.

Ces « pics » de mortalité pouvaient être impressionnants, surtout en ce qui concerne un village aussi petit que St Crépin aux Bois : la courbe montre que 1691, la fin de 1693 et surtout 1694 furent terribles, avec jusqu’à 17 morts pour les seuls mois d’avril-mai 1694, période de la « soudure » avant les récoltes suivantes. Pierre Goubert a relevé la même chronologie dans les villages du Beauvaisis (avec l'étude des courbes démographiques de Breteuil et de Mouy). A St Crépin aux Bois, Joseph Biju meurt à l’âge de 5 ans en juillet 1691, un an à peine après son père ; sa grand-mère Jacqueline Gendon le 12/11/1693 : tous deux emportés par ces vagues. En revanche, quand Charles Biju meurt à seulement 35 ans en mai 1690, il est le seul mort du mois. On remarque donc a contrario que les années 1680-90 furent plus prospères avec un surplus de naissances ayant permis le développement du village. De nombreux mariages ont alors lieu, jusqu’à 8 en 1681 et 7 en 1684 (alors qu'on n’en compte en général que 4 par an, parfois un seul).

L’espérance de vie reste faible. Les âges de décès les plus élevés repérés sur la période sont 80 (cas unique exceptionnel), puis seulement 72 ans (cas unique également) avant d'avoir plusieurs septuagénaires sur les doigts d'une seule main ; le plus souvent on meurt vers 40 ans, mais il est courant de voir de jeunes enfants enterrés à seulement quelques mois voire quelques jours. La mort fait partie du quotidien. Tout cumulé, en 1672, l’espérance de vie était de 24 ans (27 ans en 1675), âge moyen des morts relevés. En 1674 (et 1677), l’âge moyen est de 20 ans à cause de la mortalité infantile très grande cette année-là : sur les 20 morts au total de 1674, 9 ont moins d’un an et demi ; deux ont entre 4 et 5 ans ; les autres ont 22 ans, ou entre 31 et 64 ans. Pierre Biju meurt le 16 juillet 1675 à l’âge de 20 ans ; il faut dire qu'il pleut sans discontinuer depuis le mois de mai, comme le rapporte au témoin dans un village voisin : "1675 : été pluvieux (pluie continue du 21 mai au 11 juillet) ; « c’était grande pitié du monde, on était dans la désolation car on n’espérait ni blé ni vin »… ; mais le mois d’août fut plus favorable ; « on n’a commencé à vendanger dans Clairoix que le vingt et unième jour de la Toussaint ; aussitôt que les offices ont été dites ce jour là, on a pressuré et on entonnait le vin. Cette année a été appelée "l’année du miracle", car le monde n’espérait rien ». Au total, dépendant tellement des conditions climatiques et de la nature, l'espérance de vie moyenne sur la période, selon les âges mentionnés, est de 26,75 ans à St Crépin. On estime qu'encore en 1789, l'espérance de vie moyenne des Français était de 27 ans.
Pour conclure, la démographie de Saint Crépin aux Bois, village relativement ouvert et proche d'une vallée passante, ne se démarque donc pas de celle des Français sous l'Ancien Régime en général. On regrettera juste que les relevés paroissiaux ne mentionnent quasiment jamais les professions des habitants, ce qui ne donne pas beaucoup d'indication sur la structure économique du village. Tout au plus quelques laboureurs ou officiers du château d'Offemont sont-ils précisés.